Le regard des autres – People gaze

17 May

 

Vous vous rappelez:
 le soufre, le bûcher, le gril…
Ah! quelle plaisanterie.
Pas besoin de gril :
l’enfer, c’est les Autres
J-P Sartre

– « On va prendre un café quelque part ? » demanda Alexandre.
– «  Excellente idée, lui répondit-elle en l’embrassant. Je prendrais volontiers aussi un croissant. » Cécilia, qui de septembre à juillet ne pensait qu’à sa ligne, se permettait toujours de petits écarts en vacances.
Le jour venait à peine de se lever et pourtant les touristes inondaient la promenade. Ils se baladaient insouciants, bras et jambes nus assoiffés de soleil. Ils se croisaient, s’échangeaient en souriant des notes parfumées de tiaré et d’ambre solaire et oubliaient les regards froids qu’ils se jetaient le reste de l’année dans les transports publics.
– « Ça te va ici ? » proposa Cécilia.
– « C’est parfait ! Installe-toi, je vais passer la commande.  Un café et un croissant pour toi ?»
– « Oui merci. » Cécilia s’installa confortablement face à la mer et chaussa ses lunettes noires. Entre la terrasse et la plage, il y avait un petit chemin de sable que longeaient les vacanciers, tapis de plage sous le bras.
– « Ah, elle a oublié les cuisses ! » remarqua Cécilia au passage d’une femme aux cuisses rougies par le soleil.
Et tout en déjeunant, ils continuèrent de regarder les gens passer, notant parfois une erreur vestimentaire par ci, par là, une silhouette mise en valeur…
Cécilia avait toujours aimé observer les autres. Au lycée déjà, elle avait passé de nombreux mercredi après-midi au café à regarder les autres, avec ses amies. Mais à 31 ans, elle ne se gaussait plus des timides ni des complexés ! Son regard s’était adouci. Elle était tout simplement curieuse.
Alexandre se prêtait volontiers au jeu pour lui faire plaisir. Et parce que cela lui faisait du bien de regarder les autres, de prendre conscience de leur existence, une fois par an. Combien de personnes croisait-il tous les jours de la semaine sur le trajet du travail et au bureau ? Des centaines de visages dont le reflet s’effaçait aussitôt de sa mémoire.  Cécilia interrompit alors ses pensées.
-« Tu as vu celle-là ? Comme c’est triste. Il est à peine 10 heures du matin. Je me demande combien d’alcool elle a déjà bu… Elle n’a pourtant pas l’air d’une marginale. »
Une femme avançait péniblement le long de l’allée, titubant légèrement.
-« Il n’y a pas que des marginaux qui boivent ! »
-« C’est vrai, acquiesça-t-elle. Mais à cette heure-ci, c’est quand même rare… Elle a l’air plutôt jeune non ? »
C’est alors que la jeune femme titubante sentit leur regard. Plus ils la regardaient, plus ses pieds se faisaient lourds. « Mon dieu, faites qu’ils arrêtent » pria-t-elle secrètement. « Je sais très bien ce qu’ils pensent. C’est ce que tout le monde croit. Que je suis une alcolo. Et s’ils pouvaient voir mes mains, rien ne les ferait changer d’avis. » songea-t-elle en regardant ses doigts tremblants.
– « Tu as vu, ajouta Cécilia, ses mains tremblent. J’espère que ça ne m’arrivera jamais.»
– « Pourquoi voudrais-tu que ça t’arrive ? » demanda aussitôt Alexandre.
Le jeune femme, arrivée à leur hauteur, les regarda comme si elle voulait leur parler mais continua son chemin, se disant que cela ne servirait à rien de leur dire. Ils ne la croiraient pas. Si peu de personnes savaient vraiment ce qu’est la SEP et elle ne se sentait pas la force de leur expliquer.

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You remember:
the sulfur, the stake, the grill ..
Oh What a joke.
No need to grill:
hell is other people
J-P Sartre

– “Shall we go for a coffee somewhere?” Alexander asked.
– “Good idea, she replied giving him a quick kiss. I’d love a croissant too.”
From September to July, Cecilia was obsessed with her figure but she allowed herself some treats on holidays.
The sun had barely risen but the promenade was already full of tourists. They were strolling around, arms and legs naked, thirsty for sun.  They passed by other tourists, exchanging smiles and fragrant notes of tiara and sunscreen. They seemed to forget all the dirty looks they cast at one another the rest of the year in public transports.
-“What about this place?” Cecilia suggested.
– “It’s perfect! Sit down and I’ll go and order. You want a coffee and a croissant, don’t you?”
-“Yes please.” Cecilia made herself comfortable, facing the sea, and put her sunglasses on. There was a little path between the terrace and the beach. Holidaymakers, beach-mat under the arm, headed for the sand.
-“Ah she forgot the thighs!” noted Cecilia as a woman walked by, her thighs sunburnt.
They kept people gazing as they had their breakfast. They noticed dressing faux-pas here, nice looking bodies there…
Cecilia had always enjoyed watching people. When she was in secondary school, she had spent many Wednesday afternoons with her friends at a café, watching other people. But now that she was 31, she no longer mocked the timid or shy ones. Her gaze had softened. She was just curious.
Alexander played the game to please her. And also because it was good to see the others, to become aware of their existence, once a year. How many persons did he pass every day of the week on his way to work and in the office? There were hundreds of faces, whose reflection elapsed his memory straight away. Cecilia interrupted his train of thought.
-“Did you see this one? It’s sad isn’t it? It’s not even 10 am. I wonder how much alcohol she already drank… She doesn’t look like a dropout though.”
A woman was staggering along the path.
-“It’s not just dropouts who drink alcohol!”
-“True, she admitted. But at this time of the day, it is rare… She looks quite young too…”
That’s when the young woman started to feel their gaze. The longer their gaze, the heavier her feet felt. “Dear God, have them stop looking please” she silently prayed. “I know what they are thinking. Everybody thinks that I’m a boozer. And if they could see my fingers, nothing would ever change their minds” she thought, looking at her shaking hands.
-“Did you see that, Cecilia added, her hands are shaking. I hope this will never happen to me.”
-”Why would it ever happen to you?” Alexander asked straight away.
The young woman was now in front of them.  She looked at them as if she intended to say something but kept walking unsteadily along her path. She thought there was no point trying to tell them. They would not believe her. So few people knew what MS was and she felt too tired right now to explain.

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One Response to “Le regard des autres – People gaze”

  1. tamingthewalrus May 18, 2012 at 7:50 am #

    I got comments regarding Sartre’s quote. Sartre himself also felt it was misinterpreted. We judge ourselves through others’ eyes. We become dependent and that is hell, the lack of freedom.
    J’ai reçu des commentaires sur la citation de Sartre. Sartre lui-même pensait qu’elle était souvent mal interprétée. Nous nous jugeons au travers du regard des autres. Si nous en devenons dépendants, c’est l’enfer car nous ne sommes plus libres.

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